Dans quelle mesure le travail influe-t-il sur
les conduites addictives des travailleurs ?
Colloque "Politiques publiques et pratiques professionnelles face aux
inégalités sociales de santé", Lille, janvier 2007
Dr. François Becker, AST67
Mise à jour Janvier 2007
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Les différences de mortalité par catégories socioprofessionnelles
ont été largement documentées par les épidémiologistes.
Pour analyser plus précisément la part due aux expositions professionnelles
dans ces différences, les variables liées à la catégorie
sociale comme la consommation de tabac et d’alcool sont généralement
traitées comme des facteurs de confusion. Or, certaines conditions de
travail ou certaines contraintes de son organisation peuvent influer directement
sur la consommation de substances psycho actives : alcool, tabac, médicaments
psychotropes et drogues illicites.
A négliger ce fait on se priverait de pistes d’action pour la prévention,
c’est pourquoi nous allons tenter, en faisant une revue de la littérature,
de recenser les liens établis entre certaines contraintes liées
à l’organisation ou aux conditions de travail et les pratiques
d’addiction.
Position du problème
Le constat est accablant, bien que l’espérance de vie de toutes les catégories socioprofessionnelles ne cesse d’augmenter, la différence d’espérance de vie en France entre les cadres et les ouvriers de sexe masculin s’accroît toujours : elle est désormais de sept ans (1) ! La différence entre femmes cadres et ouvrières reste stationnaire à trois ans. Les maladies à l’origine de cette mortalité prématurée sont, quelque soit le sexe considéré, les cancers et les cardiopathies ischémiques.
Les facteurs en cause dans la survenue de ces maladies sont, habituellement
classés en deux catégories :
- les expositions professionnelles,
- les comportements individuels.
Pour ce qui concerne les cancers, D. Luce déclarait lors du dernier
colloque de l’association pour le développement des recherches
épidémiologiques sur la santé et le travail (ADEREST) :
« malgré les incertitudes sur les fractions de risque attribuables,
il est certain que plusieurs milliers de cancers sont dus chaque année
en France à des expositions professionnelles. Ces cancers sont en outre
distribués inégalement dans la population, et touchent particulièrement
les catégories ouvrières. On estime qu’un tiers des différences
sociales de mortalité par cancer serait attribuables à des expositions
professionnelles. » Cette opinion contraste avec le très, trop,
faible nombre de cancers reconnus maladies professionnelles par les caisses
d’assurance maladie. Le plan national cancer tend, entre autre, à
accroître les connaissances des expositions notamment du fait du travail,
base d’une prévention plus efficace.
Les autres facteurs de risque expliquant la surmortalité ouvrière
sont individuels. Au premier chef, la consommation de tabac ; citons également
pour mémoire l’exposition à des substances cancérigènes
lors d’activité de bricolage ou d’entretien.
Or, le tabac potentialise les effets de certains autres cancérigènes.
Ainsi une conduite individuelle vient-elle renforcer l’impact d’une
exposition professionnelle, ce qui à la fois rend plus floue la distinction
des causes professionnelles et personnelles de la surmortalité et crée
un paradoxe : on peut défendre l’idée que le comportement
individuel aggrave le risque professionnel et l’idée exactement
contraire. Chez les hommes la proportion de fumeurs réguliers varie de
23,8% pour les cadres supérieurs à 48,5 % pour les ouvriers (3).
Du côté des cardiopathies ischémiques, les « bourreaux
» du cœur sont bien identifiés : hypertension artérielle
; diabète ; sédentarité ; tabagisme ; hypercholestérolémie
; obésité. Bien que plusieurs études démontrent
l’existence d’un lien entre le stress et la maladie coronarienne
(4) (5), ainsi qu’un lien entre le travail posté et les coronaropathies
(6) (7) , aucun tableau de maladie professionnelle ne permet encore la réparation
des maladies causées par une organisation du travail stressante. Les
victimes peuvent demander la reconnaissance du caractère professionnel
de leur affection auprès de la commission secondaire de reconnaissance
des maladies professionnelles ou l’indemnisation en accident du travail
si une manifestation aiguë est survenue pendant l’activité.
La part attribuable aux expositions professionnelles dans la mortalité
prématurée par cancer et maladies cardiovasculaires des ouvriers
est donc sous-estimée. Il s’agit là de la morbidité
qui peut être directement rattachée à l’exposition
professionnelle.
Reste par ailleurs la question insuffisamment explorée du poids des conditions
de travail ou de son organisation sur la consommation de tabac, d’alcool,
de drogues, les habitudes alimentaires ainsi que sur la pratique sportive. L’objectif
de cette communication est de faire le point des connaissances en recensant
les études publiées.
Matériels et méthodes
Compte tenu des délais impartis et de notre disponibilité, nous
avons limité le champ de nos investigations à la consommation
d’alcool et de tabac et aux enquêtes publiées.
Avec l’aide des services de documentation de la CRAMAM et CIRDD, nous
avons interrogé les bases de données de l’INRS et Pub Med
avec les mots-clés suivants : conditions de travail, organisation du
travail, alcool, tabac.
Douze enquêtes ont été retenues, nous avons tenté
d’attribuer aux liaisons statistiquement significatives retrouvées
un niveau de preuve, à l’instar des pratiques de la médecine
fondée sur les faits. Le niveau de preuve est noté de 4 à
1 selon le crédit plus ou moins grand accordé à une étude.
Pour effectuer cette cotation les critères suivants ont été
pris en compte :
La nature de l’enquête. (Rappelons que les études transversales
ne permettent pas de distinguer la cause de l’effet dans les liens statistiques
mis en évidence. Seules les suivis de cohorte, parce qu’ils permettent
de voir le déroulement chronologique des évènements sont
de nature à nous renseigner sur la causalité des liaisons observées.
La persistance d’une association au fil des enquêtes
La vraisemblance de l’association
Le caractère plus ou moins récent des travaux ;
L’effectif des populations enquêtées
Le pays où a été effectué l’étude :
le mode d’alcoolisation des japonais ou des anglo-saxons n’est pas
forcément transposable à la population française
La sophistication du traitement statistique : analyses univariées ou
multivariées
Résultats
CONSOMMATION DE TABAC
| Liaison significative | Niveau de preuve |
| Consommation de tabac plus forte chez les salariés qui effectuent un nombre important d’heures de travail (8) (9) | 4 |
| Consommation de tabac plus forte chez les personnes travaillant de nuit plus de 8 heures (10) | 2 |
| Consommation de tabac plus forte chez des travailleurs ayant subi des restructurations (8) | 3 |
| Consommation de tabac plus forte chez des travailleurs sous contrat précaire par rapport à des travailleurs en CDI (11) | 2 |
Les résultats ci-dessus établissement clairement le lien entre
une consommation plus forte de tabac et l’organisation temporelle du travail.
PRISE DE BOISSONS ALCOOLISEES
| Liaison significative | Niveau de preuve |
| Plus grande proportion de gros buveurs chez les salariés travaillant en plein air (12)(13) | 4 |
| Plus grande proportion de gros buveurs chez les salariés effectuant des déplacements (12)(13) | 4 |
| Plus grande proportion de gros buveurs chez les salariés soumis à des contraintes physiques (12)(13) (14) | 4 |
| Plus grande proportion de gros buveurs chez les salariés travaillant en contact avec le public (12) (13) | 4 |
| Risque accru de développer une dépendance à l’alcool chez les personnes ayant un travail stressant : pas de latitude décisionnelle et forte pression psychologique (14) | 3 |
| Risque accru de développer une dépendance à l’alcool chez les personnes ayant un travail nécessitant un effort physique important mais aucune responsabilité (14) | 3 |
| Pas d’associations entre l’alcoolisme grave et les contraintes professionnelles (15) | 2 |
| Moins de consommation d’alcool chez les personnes travaillant en 2X8 (16) | 2 |
| Une consommation modérée d’alcool réduit le stress perçu (17) | 2 |
| Augmentation de la prise d’alcool lors de situations de déséquilibre effort/récompense (18) | 2 |
| Augmentation de la prise d’alcool chez les personnes travaillant plus de 8 h de nuit (10) | 2 |
| Augmentation de la prise d’alcool chez les personnes travaillant en équipes alternantes, lorsque la durée du poste dépasse 8h (10) | 2 |
| Augmentation de la prise d’alcool chez les personnes exposées à des stresseurs professionnels (19) | 2 |
Le nombre d’études analysées est plus important que pour
la consommation de tabac, certains résultats se contredisent, la notion
de la prise d’alcool pour atténuer les effets des stresseurs professionnels
apparaît.
L’hypothèse de départ est confirmée par la recherche
menée : le travail influe sur la consommation de tabac et d’alcool.
Après ajustement sur la CSP de nombreuses liaisons restent statistiquement
significatives, même si la fraction attribuable au travail est sans commune
mesure avec celle de la catégorie sociale. Le tabac semble être
consommé pour son effet stimulant qui augmenterait la vigilance des travailleurs
ou peut-être pour tromper l’ennui de trop longues périodes
de travail.
Le rôle de l’alcool est plus complexe :
Désaltérant chez les personnes effectuant de gros efforts physiques
ou travaillant en plein air ;
Support de convivialité pour les personnes rencontrant des clients ;
Consommation ritualisée dans une stratégie collective de défense
(20) ;
Substance dopante permettant de faire face des situations de travail stressantes,
avec une certaine efficacité ! Pour combien de temps ?
Le faible nombre d’études trouvées est un peu décevant,
ces résultats demandent à être confortés par des
études supplémentaires, principalement des suivis de cohortes,
néanmoins nous disposons là de premiers arguments pour engager
les services de santé au travail dans des actions de prévention
dans des domaines qui n’apparaissaient pas directement liés au
travail. En effet, ces services financés en France par les seuls employeurs,
hésitaient en général à intervenir dans des domaines
où la responsabilité des employeurs n’apparaissait pas directement
engagée, comme cela a pu être le cas de la consommation de tabac,
et d’alcool. Un autre frein à l’action est le manque de compétences
de nombreux médecins du travail en addictologie. Il faut souligner que
pour de plus en plus de dirigeants la bonne santé de leur entreprise
passe par la bonne santé de leurs salariés.
Des clés pour agir
Intervenir dans le domaine de l’addictologie suppose un certains nombre de précautions :
S’assurer qu’il ne s’agit pas d’une intervention alibi
visant à détourner l’attention du préventeur d’autres
problèmes ;
Associer les salariés et leurs représentants à la démarche
;
Etudier sans tabou le lien éventuel entre l’addiction et les conditions
ou l’organisation du travail ;
Obtenir l’engagement de la direction de l’entreprise d’agir
tout d’abord sur d’éventuelles situations repérées
à l’étape précédente ; c'est-à-dire
s’appuyer sur l’analyse du travail pour aborder les situations d’addiction
et non l’inverse. Cet engagement est difficile à obtenir notamment
quant l’organisation du travail est mise en cause.
Enfin, toujours aborder les questions sous l’angle du travail et du point
de vue collectif et non les situations individuelles.
Ces conditions posées l’intervention pourra avoir lieu, d’autant que les demandes sont fortes tant des pouvoirs publics par l’intermédiaire des différents plans nationaux : plan cancer, plan santé environnement que des entreprises et des salariés comme l’attestent les deux enquêtes menées par Alsace Santé au Travail 67 (voir les dossiers sur www. ast67.org)
Conclusion
Considérer une plus grande fréquence de recours à des substances psycho actives comme un effet collatéral de certaines formes d’organisation du travail, c’est donner l’occasion aux préventeurs d’évoquer et de tenter de résoudre ces difficultés dans un espace collectif (celui du travail en l’occurrence), de sortir les individus de l’isolement, de la stigmatisation et du discours parfois culpabilisant dont ils sont l’objet et de se donner une chance supplémentaire de succès.
BIBLIOGRAPHIE
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