THEME 1

L'EVALUATION DU RISQUE CHIMIQUE EN MILIEU DE TRAVAIL
Rapporteur : Professeur Michel Guillemin de l'Institut Universitaire Romand de Santé au Travail de Lausanne
Co-rapporteur : Docteur Bernard Fontaine, Comité pour le Développement de la Médecine du Travail, Lille
Contact presse : Patrice Heintz Conseil - Tél. 03 88 83 38 39 - Fax 03 88 81 30 38

 
CONNAITRE ET RECENSER...MAIS AVEC UN ESPRIT CRITIQUE

A priori, la ma?trise du risque chimique para?t aujourd'hui soigneusement  codifiée et convenablement assurée : tout produit chimique circulant dans une entreprise, du solvant industriel au nettoyeur de sols, doit être accompagné d'une "fiche de données sécurité" (FDS) comportant 16 points et représentant sa composition et ses risques potentiels pour la santé humaine comme pour l'environnement.
 
Les médecins du travail, destinataires de ces fiches avec les entreprises, doivent les "traduire" en prescriptions concrètes pour les utilisateurs, afin de prévenir les risques liés à leur manipulation et leur usage courant.

Pourtant, il ne suffit pas de se baser sur ces fiches pour évacuer tout danger, souligne le Dr Bernard Fontaine, co-rapporteur du thème, en appelant ses confrères à une lecture particulièrement critique de ces documents. Si la majorité des fiches sont correctement rédigées, certaines d'entre elles pèchent aussi par de lourdes imprécisions, ou sont incomplètes voire carrément erronées.

Se baser uniquement sur la fiche de sécurité pour déterminer le "dangerosité" d'un produit est donc insuffisant, expliquent les deux rapporteurs; même si les fiches "délibérément fausses ou incomplètes" sont rares, les médecins doivent savoir qu'elles existent. En cas de doute d'ailleurs, les médecins peuvent s'adresser à un organisme spécialisé, comme l'INRS, qui déterminera avec eux les mesures de protection à envisager.

De plus, un certain nombre de produits, dont les carburants, les médicaments ou les cosmétiques, ne font pas l'objet de FDS, alors qu'ils présentent aussi des risques potentiels, surtout si leur usage diffère de celui pour lequel ils ont été con?us ou achetés. "Un pompiste qui fait le plein d'une voiture ne court pas de grand risque mais, un garagiste qui utilise de l'essence comme solvant dans un lieu mal aéré est directement menacé par les émanations de benzène", explique le Dr Fontaine : "cette utilisation est interdite, mais nous savons qu'elle est fréquente".
 

DU PRODUIT A L'UTILISATION : UN TRAVAIL PLURIDISCIPLINAIRE

Un produit bien étiqueté et disposant d'une bonne FDS n'en devient pas pour autant inoffensif, car l'usage fait du produit est aussi important que le produit lui-même. "On sait trop peu, par exemple, que le nettoyage d'une pièce d'aluminium encore chaude avec du trichloréthylène dégage du phosgène... utilisé comme gaz de combat pendant la première guerre mondiale", explique le Dr Fontaine pour qui les usages impropres d'un produit peuvent renforcer encore sa toxicité intrinsèque.
Si les "erreurs de manipulation" volontaires ou fortuites, sont souvent le résultat de l'ignorance des entreprises et des utilisateurs quant aux risques, ces détournements sont parfois justifiés aussi par des mesures d'économie... face auxquels le médecin du travail doit vivement réagir.
De plus, l'utilisation d'un produit génère aussi d'autres "substances" qui, elles ne font pas toujours l'objet de fiches, ni même de mesures, mais qui méritent toutefois aussi des analyses précises de toxicité : si l'on analyse l'air ou l'eau utilisés dans des procédés industriels, on conna?t mal la toxicité de tous les résidus ou de toutes les réactions de pyrolyse et de combustion générées par les transformations industrielles, voire même plus simplement les conséquences d'une prise d'air mal placée ou d'une climatisation défectueuse...

La complexité de ces processus d'identification des produits et des risques, de même que le recensement précis de leur utilisation et des conséquences de celle-ci illustrent pleinement la nécessité pour le médecin d'être entouré de spécialistes capables de le seconder au mieux dans ces t?ches. "Le médecin ne peut plus être seul  pour détecter et analyser les risques", rappellent les rapporteurs, mais, en collaboration avec d'autres intervenants, il doit participer à un véritable "audit" de la santé sur le lieu de travail, tout en restant l'interlocuteur direct et privilégié du salarié et le "responsable de sa santé".
 

PREVENIR LE RISQUE, ET NON PLUS SEULEMENT LA LESION

Une fois le travail de recensement du risque achevé, le médecin retrouve son rôle plus "traditionnel" de spécialiste de la prévention, en mesurant au mieux l'exposition d'un salarié à un produit. "La médecine d'autrefois attendait l'apparition d'une lésion pour intervenir, alors qu'aujourd'hui, il est possible de prévenir la survenue de celle-ci bien avant qu'elle ne se déclenche", soulignent les rapporteurs. Ainsi par exemple en développant les "marqueurs biologiques" qui traduisent le degré d'exposition d'un individu à un produit, on peut limiter les risques qu'aurait une exposition prolongée à ce produit pour la personne. Cela peut se faire par des analyses de sang ou d'urines, ou par des mesures de l'air expiré, avec des dosages et des recherches spécifiques pour chaque produit recherché.

Autre piste qui fait actuellement couler beaucoup d'encre, l'utilisation des analyses génétiques pour déterminer la sensibilité d'un individu à un produit. Si ces recherches n'en sont encore qu'à leur début, les médecins devront savoir manier ces techniques nouvelles, mais aussi en garantir le caractère éthique, en évitant tout risque de "ségrégation génétique" et en protégeant aussi les individus "les plus faibles ou les plus sensibles".

A l'issue de ces phases, le médecin intervient pour limiter le risque et conseille l'entreprise comme le salarié. A  côté de mesures "techniques" comme la modification d'un poste de travail ou d'un atelier, la mise en place d'écrans ou le port d'équipements de sécurité adaptés, le conseil médical fait partie intégrante de la prévention du risque et s'adapte à chaque individu.
 

DE LA MEDECINE AU TRAVAIL A LA SANTE PUBLIQUE

A côté de la définition d'une aptitude à un poste, ou de la proposition de modification ou de transfert de poste pour des salariés particulièrement exposés ou sensibles à un risque, le médecin du travail doit aussi intégrer des aspects de santé publique dans sa démarche, en rappelant les "interférences" souvent dramatiques entre un mode de vie "mal adapté" et une activité professionnelle.

L'exemple le plus banal, mais aussi le plus fréquent, est celui du tabagisme : "le cocktail tabac-exposition chimique est souvent particulièrement explosif, au propre comme au figuré", rappelle le Dr Fontaine, même lors de la simple utilisation d'un photocopieur ou d'un flacon de correcteur pour machine à écrire, sans parler des cas bien connus de l'exposition à l'amiante.
Il en est de même pour les effets cumulés d'une mauvaise alimentation ou d'une consommation d'alcool et d'une exposition à des produits chimiques, ou plus simplement encore pour une activité inadaptée au cadre et au moment o? elle se déroule. Ainsi par exemple, les ouvriers qui utilisent du goudron à l'extérieur, aux heures maximales d'ensoleillement, subissent par réaction photochimique des expositions cutanées beaucoup plus graves que s'ils travaillaient à l'abri du soleil.

Au bout du compte, concluent le Pr Guillemin et le Dr Fontaine, la médecine du travail obéissant à une stricte méthodologie et permettant une connaissance et une appréhension globale des situations et des risques, constitue une branche à part entière de la santé publique et de la santé environnementale : elle profite des acquis de ces disciplines tout en leur apportant aussi son expérience, et dépasse alors le seul cadre du milieu professionnel. En s'engageant dans cette démarche complète et globale de "management" et de qualité, les médecins du travail renforcent non seulement leur crédibilité et leur utilité, mais contribuent à l'amélioration de la santé de tous, dans l'entreprise comme à l'extérieur. Leur expérience acquise dans le domaine chimique peut ainsi répondre aux problèmes posés par de telles expositions dans les autres secteurs de la société, et profite non seulement à la santé, mais aussi à l'environnement. Avec son équipe de collaborateurs, le médecin devient alors pleinement à même de répondre efficacement aux attentes des populations comme aux prescriptions toujours plus complexes des législations.
 
 
 

LE RISQUE CHIMIQUE, 
UNE MENACE OMNIPRESENTE SUR LE LIEU DE TRAVAIL
 
    Si, pour le grand public, la notion de risque chimique évoque d'abord des catastrophes humaines ou environnementales majeures à l'image de la tragédie de Bhopal ou de l'accident de Schweizerhalle, les menaces, moins spectaculaires mais souvent pernicieuses liées à l'utilisation de produits chimiques sont présentes dans presque tous les secteurs de l'activité professionnelle.
    Le rapport du Pr Guillemin sera accompagné par la présentation de nombreux cas pratiques et d'études de situation, montrant la gestion de ce risque dans différents secteurs d'activité. Ainsi par exemple, un ouvrier travaillant à la restauration d'un monument est en contact direct avec de nombreux produits toxiques, dont les effets, de plus, peuvent être modifiés ou aggravés en raison de leur combinaison avec d'autres produits ou matériaux utilisés, dont la pierre elle même. La prévention du risque chimique dans le domaine de la restauration des monuments servira à illustrer concrètement la méthode de travail présentée par le rapporteur, et d'autres exemples, concernant notamment les ouvriers travaillant dans une imprimerie ou les allergies liées à l'emploi de certains métaux viendront compléter ces présentations.
    De même, en ce qui concerne l'utilisation et le lecture des fiches de données de sécurité, le Dr Bernard Fontaine analysera dans le détail un certain nombre de ces documents, pour rappeler aux médecins du travail les insuffisances, les imprécisions ou les erreurs qui entachent parfois cette documentation qui devrait pourtant être toujours irréprochable...